Cultiver les sources ! – Une série pour explorer un outil de recherche et de formation au service des pratiques informationnelles

Ils cherchent. Beaucoup. Tout le temps.

Sur Google, sur TikTok, sur YouTube, dans leurs messageries, lors d’échanges familiaux, dans la classe, devant la télévision, devant un magazine, entre eux.
Ils comparent, ils doutent souvent, ils font confiance parfois, ils bricolent toujours.

Et pourtant, lorsqu’on parle des adolescents et de l’information, le diagnostic est souvent sans appel : ils seraient perdus, crédules, submergés.

Et si le problème n’était pas là où on le pense ?

Depuis plusieurs années, mes recherches portent sur les pratiques informationnelles des publics juvéniles. En entrant dans les classes, en observant, en écoutant, en les suivant dans leurs espaces sociaux et intimes, en discutant avec eux, une évidence s’est imposée : les jeunes ne sont pas en dehors de l’information, ils y sont profondément immergés.

Mais cette immersion reste largement invisible.

Invisible, parce qu’elle est quotidienne, ordinaire, souvent informelle.
Invisible aussi, parce que nos outils pour en parler – et pour l’enseigner – peinent à saisir ce qui se joue réellement dans ces pratiques.

C’est précisément à partir de ce constat qu’est né « le baromètre informationnel ».

🔎 Rendre visible l’expérience informationnelle

Le baromètre informationnel est un dispositif simple dans son principe, mais ambitieux dans ses intentions : il vise à rendre visibles les relations que les individus – quel que soit leur âge ou leur statut – entretiennent avec l’information.

Non pas seulement ce qu’ils savent faire. Mais ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils mobilisent, ce qu’ils arbitrent.

Autrement dit, il ne s’agit pas uniquement d’évaluer des compétences, mais de comprendre une expérience.

Cette approche s’inscrit dans une perspective compréhensive : il ne s’agit ni de juger, ni de corriger immédiatement, mais d’abord de donner à voir, de mettre en mots, de partager.

Car on ne peut accompagner que ce que l’on parvient à percevoir, et parce que le monde informationnel est fondamentalement un monde à partager tou-tes ensemble.

🧭 Déplacer le regard en éducation aux médias et à l’information

Le baromètre informationnel propose ainsi un déplacement.

  • Plutôt que de partir de “bonnes pratiques” attendues, il invite à partir des pratiques réelles ;
  • Plutôt que de se focaliser sur les erreurs, il permet de repérer des logiques, des stratégies, des formes d’engagement ;
  • Plutôt que de penser l’information comme un objet extérieur, il la considère comme un milieu dans lequel on évolue.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la notion de culture des sources : une manière de penser la relation aux sources d’information non pas comme une série de règles à appliquer, mais comme un rapport à construire, à expérimenter, à faire évoluer, et avant tout à conscientiser.

🚀 Un outil pour comprendre, mais aussi pour agir

Conçu dans le cadre d’une recherche-action menée avec des enseignants et des élèves de lycée, le baromètre informationnel est aujourd’hui mobilisé dans des contextes variés : en milieu scolaire, en formation d’enseignants, auprès de médiateurs numériques ou de travailleurs sociaux.

Partout, il ouvre un espace de réflexivité, de discussion, et aussi souvent de surprise.

Car lorsqu’on donne à voir les pratiques, quelque chose se passe :
les élèves/adolescents prennent conscience de leurs propres manières de faire,
les professionnels/adultes découvrent des références et des logiques qu’ils ne soupçonnaient pas, et le dialogue devient possible…et avec lui le véritable travail de structuration de connaissances et de compétences en éducation à l’information.

💡Une série pour comprendre, s’approprier et mutualiser

Cet article ouvre une série intitulée “Cultiver les sources”, qui propose d’explorer la notion de culture des sources en action, à travers l’outil baromètre informationnel, ses fondements, ses usages et ses prolongements.

Dans les prochains articles, il s’agira notamment de :

  • revenir sur la notion de culture des sources et sur ce qu’elle permet de penser en éducation à l’information ;
  • présenter la recherche-action “Les ados informés” à l’origine du dispositif ;
  • comprendre comment le baromètre peut être utilisé comme outil didactique ;
  • partager des résultats issus de sa mise en œuvre ;
  • détailler concrètement ses étapes d’utilisation ;
  • proposer des pistes pour s’en emparer dans différents contextes professionnels ;
  • et enfin, ouvrir un espace de mutualisation pour celles et ceux qui souhaitent contribuer à ce travail sur la culture des sources avec des publics variés.

Cultiver les sources, c’est accepter que la relation à l’information ne se décrète pas.

Elle se construit, se transforme, se négocie.

Et si l’enjeu, aujourd’hui, n’était pas seulement d’apprendre à vérifier l’information, encore moins de « s’informer pour s’informer »…, mais d’apprendre à habiter un monde informationnel complexe, ensemble et de manière résolument proactive ?

C’est cette exploration que je vous propose d’engager, pas à pas, dans cette série ✨

Webinaire GTnum EMILIE

Mardi 20 Mai 2025 – 14h-15h

Nous avons le plaisir de vous convier au webinaire organisé par l’équipe du #GTNum #EMILIE – Éducation aux Médias et à l’Information et Littératies Informationnelles Enfantines – qui se tiendra le Mardi 20 Mai 2025, de 14h à 15h.

Celui-ci, dont le sujet est directement rattaché aux préoccupations du projet Émilie, donnera la parole à Alexia BONNET, formatrice à l’Inspé Toulouse-Occitanie Pyrénées. Son intervention, titrée “L’oral en classe et l’Education aux médias et à l’information : développer une approche intégrée pour mobiliser l’oral dans toutes ses dimensions”, nous permettra de discuter la manière dont il est possible de mobiliser efficacement les compétences orales des élèves pour les enrichir et favoriser l’acquisition de nouveaux savoirs. dans le cadre de séances et dispositifs en éducation mis en place en éducation aux médias et à l’information.

Rejoignez-nous !

Le Webinaire est ouvert à toutes les personnes intéressées par le sujet, quel que soit leur statut, désireuses de s’informer sur les avancées du groupe-projet, de participer à des échanges autour de ces questions. Sentez-vous à l’aise pour nous rejoindre, nous nous ferons un plaisir de vous compter parmi nous !

Lien pour accéder au webinaire : ici

Présentation détaillée de l’intervention de Alexia Bonnet :

“Nouveaux savoirs et nouvelles compétences des jeunes : Quelle construction dans et hors de l’école ?” : Conférence de consensus du CNESCO 2024

Ces mardi 5 et mercredi 6 novembre se tient à Paris la conférence de consensus 2024 du Centre National d’Études des Systèmes Scolaires (CNESCO). Cette conférence porte sur les “nouveaux savoirs et nouvelles compétences des jeunes : Quelle construction dans et hors de l’école ?”. Durant les deux journées seront tout particulièrement abordés le développement durable et l’éducation à l’environnement, les compétences psycho-sociales ou socio-émotionnelles, ainsi que le numérique et l’intelligence artificielle ; des thématiques qui à l’évidence présentent de nouvelles exigences dans la formation des enfants et adolescent-es aujourd’hui. J’ai l’honneur de présider cette édition 2024 de la conférence de consensus du Cnesco, avec Cédric Fluckiger, professeur des universités en Sciences de l’éducation et de la formation.

Ci-dessous, je vous livre le discours d‘introduction de la conférence de consensus 2024 que j’ai prononcé ce mardi 5 novembre 2024 au sein du lycée Paul Bert à Paris.

****** Introduction à la Conférence de Consensus 2024 ******

C’est par ces mots de Léyana, 10 ans, que je vous invite à entrer dans cette conférence de consensus 2024. Grâce à Léyana, voici posée la première pierre qui a conduit à la mise en place de cette conférence : un profond intérêt porté au sens social des apprentissages scolaires et extra-scolaires, et au-delà un désir ardent : com-prendre. Comprendre les dynamiques du monde dans lequel s’inscrit le système éducatif français. Comprendre les tensions mais aussi les leviers, les ressources, qui s’incarnent à travers des évolutions majeures dans l’environnement des individus, mais aussi dans leurs représentations et leurs pratiques. Comprendre ce qui fait sens et, à travers ce sens, ce qui fait société,pour que enfants et adolescent-es puissent co-construire, au gré de leurs parcours d’apprentissage, des compétences et des savoirs qui favorisent leur insertion sociale dans des conditions positives.

Incontestablement, nous faisons face à ce que Eric Fassin nomme un « moment critique ». Autrement dit, un moment propice à une prise de conscience collective pour repenser notre façon d’être-au-monde et nos moyens d’action. Nous devons réfléchir ensemble aux nouveaux rapports au monde et à l’existence, notamment en ce qui concerne les apprentissages dits du XXIe siècle. 

Que signifie « apprendre » à l’heure où les institutions classiques comme l’École et la famille ne sont plus les seules sources de savoir et de socialisation ? Comment une société valide-t-elle ce que nous apprenons, et sur quels critères ces validations reposent-elles ? Comment définir les savoirs et les compétences nécessaires à l’épanouissement scolaire et social de chacun ?

Avant même de savoir « quoi » et « comment » apprendre, c’est la cruciale question du « pourquoi » et du « pour… quoi » apprendre à laquelle il convient de répondre.

C’est à l’aune de cette problématique qu’est construite cette conférence de consensus, plus précisément structurée autour de trois grands axes.

            1er axe. Ce qui se construit hors de l’école pour les élèves 

De quels apprentissages parle-t-on ? Comment les appréhender, et pourquoi il est important de comprendre ce qui se joue pour les enfants et adolescents en dehors du monde scolaire ?

Comment les élèves établissent-ils des liens entre les savoirs acquis à l’école et ceux appris hors de l’institution scolaire, que l’on pense aux pratiques de loisirs, numériques, ou familiales ?

De quelle manière les usages du numérique, notamment le recours aux intelligences artificielles génératives, influencent-ils les apprentissages dans la sphère extra-scolaire, et à l’école ?

Cette question amène fort logiquement à expliciter le second axe de cette conférence de consensus :

            2ème axe. Enseigner et didactiser les enjeux de société 

Profondément et résolument inscrite dans la société, notre École ne peut évidemment être sourde aux évolutions de cette dernière. En ce sens, nous nous demanderons

Comment intégrer dans les enseignements scolaires les pratiques d’information et modalités de recherche déployés par les enfants et adolescents dans leur vie quotidienne ?

Mais aussi, à l’heure où le changement climatique et la lutte contre celui-ci constituent une mutation majeure de notre société, et où l’éco-anxiété est forte chez nos enfants et adolescents, comment informer les élèves, et développer leur éco-citoyenneté tout en leur conférant un pouvoir d’agir ?

Parler de pouvoir d’agir, c’est bien promouvoir une conception proactive des apprentissages à l’École. Ce qui explique le troisième axe structurant de cette conférence :

            3ème axe. Penser et favoriser « l’après »

Comment, par les savoirs et compétences qu’elle développe, l’École favorise-t-elle l’insertion socio-professionnelle de ses élèves ? Ce en lien avec toutes les thématiques abordées lors de ces deux journées.

Plus précisément, quelles compétences psychosociales les élèves développent-ils aujourd’hui à l’école ? Et dans quelle mesure favoriser leur acquisition en classe peut favorablement influencer leur insertion professionnelle, et plus généralement sociale ?

Vous l’aurez compris : tout au long de cette conférence, il s’agit de s’intéresser à la circulation des savoirs dans et hors l’école, en tentant de rassembler de nombreux thèmes qui sont souvent traités séparément.

A l’occasion de cette première journée, nous allons précisément partir à la rencontre de ce « hors l’école » qui a tant à nous apprendre pour aussi comprendre le « dans l’école », et plus encore améliorer l’École, et avec elle la société bien sûr.

a) Face aux mutations contemporaines, et à des apprentissages et pratiques qui se déploient en dehors d’elle mais imprègnent les élèves, comme les enseignants, L’école comme institution de savoir est nécessairement interrogée. Certes, elle a toujours pour mission de socialiser par le savoir et en tant qu’institution doit perpétuer une société en unissant ses membres autour de valeurs communes, et en transmettant une culture collective. Mais elle doit aussi faire face à de nouvelles attentes qu’il nous revient de bien cerner.

b) Si l’école est interrogée en tant qu’institution de savoir, c’est aussi par la composition de son public. Quel est-il ? Qui sont ces enfants et ces adolescents qui composent le public scolaire ? Il est essentiel de saisir comment les élèves construisent leurs relations aux savoirs et leurs stratégies, ainsi que celles de leur famille, pour se constituer en tant qu’individus insérés socialement. Comment vivent-ils l’apprentissage dans l’école, au regard aussi des pratiques qui sont les leurs en dehors des murs de l’institution scolaire ? Comprendre l’expérience scolaire est impératif pour saisir finement les compétences et connaissances en jeu dans la vie d’un enfant et d’un adolescent. Réciproquement, comprendre l’expérience vécue hors l’école dans les activités, par exemple numériques, est riche d’enseignements pour les situations pédagogiques et didactiques. Cette compréhension est aussi riche d’enseignements car elle concourt à considérer l’élève comme un acteur social, engagé pleinement dans ses apprentissages, riche des acquis et des aspirations liés à des univers culturels et sociaux qui échappent bien souvent au regard des adultes.

c) Cette invisibilité pour le monde adulte est à l’origine de fantasmes développés par ces derniers sur les pratiques juvéniles, mais elle est aussi source de non prise en compte – de fait – par les adultes de la richesse de cet univers de pratiques et d’apprentissages liés. Ainsi, à l’École, les conceptions et contenus d’enseignement-apprentissage sont l’objet de nombreuses interrogations. En effet, le concept de « learning lives » pointe bien l’idée que l’apprentissage se produit tout au long de la vie, se déploie dans une grande variété de situations et d’expériences. Mais alors, que peut et que doit l’École, face à la multiplication d’espaces-temps qui constituent autant de modèles de savoirs culturels en tensions ?

Entendons-nous bien : connaître et re-connaître les usages et pratiques juvéniles hors l’école ne signifie pas obligation, nécessité, ou même besoin, de les intégrer en tant que tels au champ scolaire. Cette distinction est très importante : il s’agir de prendre en considération ce qui se déroule en dehors de l’école : comment ils socialisent, apprennent, construisent leur représentation du monde…, sans pour autant de façon systématique appeler à ‘calquer’ les modalités et pratiques d’apprentissage hors l’école et/ou importer l’ensemble de ces apprentissages dans l’école et la classe. Une fois ces manières de faire et d’apprendre hors l’institution scolaire connues, reste donc à arbitrer : quel rôle a/peut/doit avoir l’École dans la construction des apprentissages des « jeunes » et l’articulation dans/hors l’école ?

Voici venu le temps de nous attacher à répondre à ces nombreuses, et stimulantes, questions. Questions que des expert-es, et nous les remercions encore pour leur présence et apports, vont nous aider à appréhender avec rigueur et finesse. Questions autour desquelles a aussi travaillé le jury de cette conférence, mobilisé depuis plusieurs mois maintenant pour nourrir ces journées avec enthousiasme et désir d’être constructif. Car c’est ensemble que nous allons prendre à bras-le-corps ces questionnements. Faisons monde !

Faisons Monde, par l’action collective, par un sens profond du coopératif. C’est à ce dialogue compréhensif entre différents champs disciplinaires, entre acteurs agissant dans différents espaces – enseignants, parents, médiateurs, personnels de direction et d’encadrement, élèves bien sûr !, c’est à ce partage que fait appel cette conférence de consensus que nous sommes si heureux aujourd’hui de tenir.

Sans plus attendre, démarrons donc cette première journée de conférence de consensus.

11 interventions ce jour, qui nous permettront, comme vous pouvez le voir, de mieux saisir ensemble les enjeux de l’évolution des savoirs et compétences à l’école, la circulation des savoirs entre les différentes sphères, avant de focaliser sur les pratiques numériques extra-scolaires pour penser les contenus à l’école, puis sur l’exploitation des acquis hors de l’école pour améliorer les apprentissages scolaires, notamment en encourageant les compétences psychosociales.

Un riche programme, donc, concocté avec soin, et dont j’espère qu’il tiendra à vos yeux toutes ses promesses. Je vous souhaite à toutes et tous une très belle et – disons-le – joyeuse journée de conférence de consensus, et me permets pour conclure de céder virtuellement la parole à Michael, professeur documentaliste en lycée général, technologique et professionnel, que je charge ainsi de vous passer le relais et de donner le ton de la journée :

Un Prix Pour les Ados Informés !

C’est avec une immense joie, et disons-le une grande fierté, que nous avons appris la nouvelle : les réalisations liées au projet pédagogique “L’heure des ados informés : Retour à la source” ont été primées au concours Mediatiks-CLEMI !

Un projet d’ampleur

Ces réalisations, des podcasts de haute qualité fabriqués par les élèves de Terminale HHGSP 1 et ST2S 1, s’inscrivent dans le beau et grand projet pédagogique “L’heure des ados informés : Retour à la source”. Un projet qui a la particularité d’être aussi un projet de recherche-intervention dans la classe, que j’ai eu l’honneur de penser, mettre en oeuvre, et suivre tout au long de l’année 2023-2024 !

Pour (re)découvrir les podcasts des élèves, il suffit de cliquer sur l’image ci-dessous !

Vous vous en savoir un peu plus sur ce projet ? C’est ici !

Des productions au service de l’EMI

Et le projet n’est pas totalement terminé ! Plusieurs productions sont en cours pour vous permettre de vous emparer des résultats de cette recherche :

  • Une exposition a été réalisée et présentée au sein de l’établissement en juin 2024 ; elle sera prochainement mise en ligne, en accès ouvert à tou-tes !
  • Un ensemble de capsules vidéo pour expliciter la culture des sources, et partager les propositions pédagogiques et outils didactiques concrets utilisés pour soutenir le développement de cette culture des sources en collège comme en lycée ! (pour l’école primaire, on y travaille aussi ici)
Chaîne Cultinfo sur Youtube
  • Plusieurs articles et communications en cours d’écriture et/ou de validation seront mis à disposition en accès ouvert en ligne ; vous serez prévenu-es, évidemment !

A très bientôt, donc, pour de nouveaux partages de savoirs en éducation à l’information et aux médias !

Pour un plan national pour la culture ouverte, l’éducation ouverte et la santé ouverte

La tribune ci-dessous est diffusée à partir de Framasoft qui a offert l’espace de publication aux trois co-auteurs, qui enjoignent à re-diffuser au maximum ce texte sur tous les moyens de publication possibles. Engagée pour la science ouverte, le dialogue sciences-société, et la libération de l’information, je ne peux qu’apporter ma modeste contribution à cette diffusion, et vous encourager à faire de même. Anne Cordier

La crise sanitaire du coronavirus nous oblige à réévaluer ce qui est fondamental pour nos sociétés. Les personnes essentielles sont bien souvent celles qui sont invisibilisées et même peu valorisées socialement en temps normal. Tous les modes de production sont réorganisés, ainsi que nos formes d’interaction sociale, bouleversées par le confinement.

Dans ce moment de crise, nous redécouvrons de manière aigüe l’importance de l’accès au savoir et à la culture. Et nous constatons, avec encore plus d’évidence, les grandes inégalités qui existent parmi la population dans l’accès à la connaissance. Internet, qui semble parfois ne plus être qu’un outil de distraction et de surveillance de masse, retrouve une fonction de source de connaissance active et vivante. Une mediathèque universelle, où le partage et la création collective du savoir se font dans un même mouvement.

Face à cette situation exceptionnelle des institutions culturelles ou de recherche, rejointes parfois par des entreprises privées, font le choix d’ouvrir plus largement leurs contenus. On a pu ainsi voir des éditeurs donner un accès direct en ligne à une partie des livres de leur catalogue. En France, plusieurs associations de bibliothèques et d’institutions de recherche ont demandé aux éditeurs scientifiques de libérer l’intégralité des revues qu’ils diffusent pour favoriser au maximum la circulation des savoirs et la recherche. Aux États-Unis, l’ONG Internet Archive a annoncé le lancement d’une National Emergency Library libérée de toutes les limitations habituelles, qui met à disposition pour du prêt numérique 1,4 millions d’ouvrages numérisés.

« Personne ne doit être privé d’accès au savoir en ces temps de crise », entend-on. « Abaissons les barrières au maximum ». L’accès libre et ouvert au savoir, en continu, la collaboration scientifique et sociale qu’il favorise, ne sont plus seulement un enjeu abstrait mais une ardente nécessité et une évidence immédiate, avec des conséquences vitales à la clé.

Il aura fallu attendre cette crise historique pour que cette prise de conscience s’opère de manière aussi large.

Cet épisode aura aussi, hélas, révélé certaines aberrations criantes du système actuel.

Ainsi, le portail FUN a décidé de réouvrir l’accès aux nombreux MOOC (Massive Online Open Courses) qui avaient été fermés après leur période d’activité. Ces MOOC « à la française » n’avaient donc, dès le départ, qu’une simple étiquette d’ouverture et vivent selon le bon vouloir de leurs propriétaires.

Pire encore, le Centre National d’Enseignement à Distance (CNED) s’est opposé à la diffusion de ses contenus en dehors de son propre site au nom de la « propriété intellectuelle ». L’institution nationale a envoyé des courriers de menaces à ceux qui donnaient accès à ses contenus, alors que ses serveurs étaient inaccessibles faute de soutenir l’affluence des visiteurs. Voici donc mise en lumière l’absurdité de ne pas diffuser sous licence libres ces contenus pourtant produit avec de l’argent public.

Quelques semaines avant le développement de cette crise, le syndicat CGT-Culture publiait une tribune… contre la libre diffusion des œuvres numérisées par la Réunion des Musées Nationaux. On voit au contraire à la lumière de cette crise toute l’importance de l’accès libre au patrimoine culturel ! Il faut que notre patrimoine et nos savoirs circulent et ne soient pas sous la dépendance d’un acteur ou d’un autre !

Ces exemples montrent, qu’au minimum, une équation simple devrait être inscrite en dur dans notre droit sans possibilité de dérogation :

Ce qui est financé par l’argent public doit être diffusé en accès libre, immédiat, irréversible, sans barrière technique ou tarifaire et avec une liberté complète de réutilisation.

Cela devrait, déjà, s’appliquer aux données publiques : l’ouverture par défaut est une obligation en France, depuis 2016 et la Loi République Numérique. Cette obligation est hélas largement ignorée par les administrations, qui privent ainsi des moyens nécessaires ceux qui doivent la mettre en œuvre dans les institutions publique.

Mais toutes les productions sont concernées : les logiciels, les contenus, les créations, les ressources pédagogiques, les résultats, données et publications issues de la recherches et plus généralement tout ce que les agents publics produisent dans le cadre de l’accomplissement de leurs missions de service public.

Le domaine de la santé pourrait lui aussi grandement bénéficier de cette démarche d’ouverture. Le manque actuel de respirateurs aurait pu être amoindri si les techniques de fabrications professionnelles et des plans librement réutilisables avaient été diffusés depuis longtemps, et non pas en plein milieu de la crise, par un seul fabricant pour le moment, pour un seul modèle.

Novel Coronavirus SARS-CoV-2
Image colorisée d’une cellule infectée (en vert) par le SARS-COV-2 (en violet) – CC BY NIAID Integrated Research Facility (IRF), Fort Detrick, Maryland

Ceci n’est pas un fantasme, et nous en avons un exemple immédiat : en 2006, le docteur suisse Didier Pittet est catastrophé par le coût des gels hydro-alcooliques aux formules propriétaires, qui limite leurs diffusions dans les milieux hospitaliers qui en ont le plus besoin. Il développe pour l’Organisation Mondiale de la Santé une formule de gel hydro-alcoolique libre de tout brevet, qui a été associée à un guide de production locale complet pour favoriser sa libre diffusion. Le résultat est qu’aujourd’hui, des dizaines de lieux de production de gel hydro-alcoolique ont pu démarrer en quelques semaines, sans autorisations préalables et sans longues négociations.

Beaucoup des barrières encore imposées à la libre diffusion des contenus publics ont pour origine des modèles économiques aberrants et inefficaces imposés à des institutions publiques, forcées de s’auto-financer en commercialisant des informations et des connaissances qui devraient être librement diffusées.

Beaucoup d’obstacles viennent aussi d’une interprétation maximaliste de la propriété intellectuelle, qui fait l’impasse sur sa raison d’être : favoriser le bien social en offrant un monopole temporaire. Se focaliser sur le moyen – le monopole – en oubliant l’objectif – le bien social – paralyse trop souvent les initiatives pour des motifs purement idéologiques.

La défense des monopoles et le propriétarisme paraissent aujourd’hui bien dérisoires à la lumière de cette crise. Mais il y a un grand risque de retour aux vieilles habitudes de fermeture une fois que nous serons sortis de la phase la plus aigüe et que le confinement sera levé.

Quand l’apogée de cette crise sera passée en France, devrons-nous revenir en arrière et oublier l’importance de l’accès libre et ouvert au savoir ? Aux données de la recherche ? Aux enseignements et aux manuels ? Aux collections numérisées des musées et des bibliothèques ?

Il y a toujours une crise quelque part, toujours une jeune chercheuse au Kazakhstan qui ne peut pas payer pour accéder aux articles nécessaires pour sa thèse, un médecin qui n’a pas accès aux revues sous abonnement, un pays touché par une catastrophe où l’accès aux lieux physiques de diffusion du savoir s’interrompt brusquement.

Si l’accès au savoir sans restriction est essentiel, ici et maintenant, il le sera encore plus demain, quand il nous faudra réactiver l’apprentissage, le soutien aux autres, l’activité humaine et les échanges de biens et services. Il ne s’agit pas seulement de réagir dans l’urgence, mais aussi de préparer l’avenir, car cette crise ne sera pas la dernière qui secouera le monde et nous entrons dans un temps de grandes menaces qui nécessite de pouvoir anticiper au maximum, en mobilisant constamment toutes les connaissances disponibles.

Accepterons-nous alors le rétablissement des paywalls qui sont tombés ? Ou exigerons nous que ce qui a été ouvert ne soit jamais refermé et que l’on systématise la démarche d’ouverture aujourd’hui initiée ?

Photographie Nick Youngson – CC BY SA Alpha Stock Images

Pour avancer concrètement vers une société de l’accès libre au savoir, nous faisons la proposition suivante :

Dans le champ académique, l’État a mis en place depuis 2018 un Plan National Pour la Science Ouverte, qui a déjà commencé à produire des effets concrets pour favoriser le libre accès aux résultats de la recherche.

Nous proposons que la même démarche soit engagée par l’État dans d’autres champs, avec un Plan National pour la Culture Ouverte, un Plan National pour l’Éducation Ouverte, un Plan National pour la Santé Ouverte, portés par le ministère de la Culture, le ministère de l’Education Nationale et le ministère de la Santé.

N’attendons pas de nouvelles crises pour faire de la connaissance un bien commun.

Ce texte a été initié par :

  • Lionel Maurel, Directeur Adjoint Scientifique, InSHS-CNRS ;
  • Silvère Mercier, engagé pour la transformation de l’action publique et les communs de capabilités ;
  • Julien Dorra, Cofondateur de Museomix.

Avis de Soutenance

J’ai le grand plaisir de vous inviter à la soutenance de mon Habilitation à Diriger des Recherches en Sciences de l’Information et de la Communication qui se tiendra le vendredi 06 décembre 2019 à 14h à Pessac (Université Bordeaux Montaigne – Maison de la Recherche – Salle des Thèses – Esplanade des Antilles).

Titre du Volume – Recherche Originale : “Vers une poëtique de l’être-au-monde-informationnel”
Titre du Volume – Parcours de Recherche : “Pour une anthropologie de l’information”.

La soutenance, publique, se déroulera devant un jury composé de :
M. Vincent Liquète, PU en SIC, Université de Bordeaux (Garant)
Mme Joëlle Le Marec, PU en SIC, Université Paris 4 Sorbonne (Rapportrice)
M. Stéphane Chaudiron, PU en SIC, Université de Lille (Rapporteur)
Mme Brigitte Juanals, PU en SIC, Université Aix Marseille (Examinatrice)
Mme Sylvie Grosjean, Professeure en Communication Sociale, Université d’Ottawa (Examinatrice)
M. Olivier Le Deuff, Maître de Conférences HDR en SIC, Université de Bordeaux (Examinateur)
M. Francis Jauréguiberry, PU en Sociologie, Université de Pau et des Pays de l’Adour (Examinateur).

Je serais très honorée et ravie de vous compter parmi nous pour cette soutenance et le pot qui suivra !

Bien amicalement,
Anne Cordier